Comment commencer une chronique échiquetée sinon en s’intéressant à l’origine de ce qui fait sa raison d’être ? Tout le monde s’est posé au moins une fois la question : Mais qui donc, où, et quand inventa le jeu d’échecs ? Et pourquoi ?

Historiquement, la première forme du jeu d’échecs apparut en Inde, quelques 4000 ans avant l’ère chrétienne, se jouait à quatre, et se voulait un simulâcre de guerre.

Au fil des siècles, il se propagea partout à travers le monde, adoptant ici et là de nouvelles formes, de nouvelles règles et devint très vite le jeu préféré des rois et parfois des masses. Les premiers car le jeu d’échecs affinait leur sens politique : Gouverner, c’est prévoir, et prévoir les conséquences de ses coups et ceux de ses adversaires est une des clef du succès aux échecs.

Les seconds aimaient au jeu sa formidable dimension divertissante, à tel point qu’il fut accusé par beaucoup d’être une perte de temps et un détournement du bon chemin.

L’avènement des échecs

Aujourd’hui, le jeu d’échecs est considéré comme un élément puissant d’épanouissement de la personnalité, de par les facultés qu’il développe et améliore chez l’individu. Mémoire, concentration, esprit de décision, d’initiative (quelle importance !), logique, et sûrement quelques vertus, telle que la patience, le courage, le jugement, et l’humilité.

Pourtant, combien de vie furent ruinées par ce jeu, combien de folies sema-t-il dans l’esprit de bien des gens promis à un avenir meilleur ?

C’est que l’excès, en quelques matières, est nuisible.

Mais pour ceux qui font preuve de modération, quel plaisir à jouer !

Le joueur d’échecs ressent un grand bonheur lorsqu’il remporte une victoire méritée, dans une partie où sa combativité, son savoir et son imagination ont su avoir raison de l’adversaire au terme d’une belle lutte.

Parfois, même ses défaites, lorsqu’elles sont honnorables, restent gravées dans son esprit comme un bon souvenir.

Mais revenons à l’histoire. Ou plutôt, à la mythologie, base de toute histoire.

Connaissez-vous l’histoire de Sissa ? La plupart oui, j’en suis sûr. Mais vous, les autres ? Et bien la voici, pour vous, et ceux qui comme moi ne se lassent pas de l’entendre.

Quelque part dans une région profonde de l’inde ancienne, en un temps reculé et lointain, vivait un Brahman du nom de Sissa, sage de son village et grand érudit.

La paix règnait sur la contrée, depuis quelques années déjà, à tel point que le seigneur local s’ennuyait quelque peu des combats épiques et des conquêtes grandioses. L’oisiveté gagnait les rangs de son armée, l’ordre et la discipline n’y étaient presque plus respectés, et les officiers commencaient à mûrir de sombres ambitions. S’interrogeant sur la facon de lutter contre ce mal, il fit appel à Sissa afin qu’il l’aide à trouver une solution.

 »Sissa, » dit-il, « je m’ennuie, mes hommes s’ennuient, et je sens que de vils projets menacent mon règne. La guerre occupait mes troupes et à présent les femmes, l’alcool et les mauvaises pensées !

Je ne peux envahir mes voisins, nos ententes sont scellées, mais les dangers d’une invasion demeurent. Qui sait ce qui se passe dans la tête des seigneurs ambitieux.

Aussi je te demande de trouver un moyen de conserver en l’état mon armée, afin qu’elle puisse à tout moment défendre le pays, et de la meilleure facon.

Je n’accepterais de ta part aucun échec ! Il y va de notre la sécurité. »

Sissa le sage répondit : « Mon seigneur, je suis honnoré que vous fassiez appel à moi, et je m’appliquerais à cette tâche du mieux que je le pourrais, mais cela me prendra quelques temps. Je m’y consacrerais tout entier et je reviendrais vous voir aussitôt mon devoir accomplit. »

Le seigneur, ombrageux, et parfois sévère, dit à Sissa : « Si tu réussis et satisfait ma volonté, tu seras récompensé, et obtiendra ce que tu désire, mais si jamais tu échoue dans ta mission, sache que je te mettrais à mort, sans aucune forme de procès. »

Sissa connaissait le caractère de son seigneur, et savait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Il se retira donc en ermite et médita plusieurs mois durant, ébauchant maintes esquisses de ce qui sera une des plus grandes invention de l’humanité.

Lorsqu’il estima avoir atteint son but, il retourna au palais, un mystérieux objet sous le bras.

D’un pas sûr, il traversa les long couloirs illuminés, les grandes salles ornées de précieuses richesses, salué par les gardes dont il inspirait le respect, et les personnage influents desquels il forcait l’admiration.

Arrivé dans la salles du trône, il s’inclina devant le seigneur et celui-ci, d’humeur assez agréable malgré son impatience et son angoisse quant au devenir du pays, l’interpella bien haut :

« Te voilà de retour Sissa, et je vois avec plaisir que le temps n’a pas eu raison de ta loyauté. J’en connais beaucoup ici qui auraient fuis vers d’autres régions pour éviter de me déplaire. » jettant un regard menacant vers une assistance dont le soucis à cet instant était en effet de fuir si elle le pouvait.

Amusé, Sissa présenta au seigneur l’objet qu’il transportait avec lui :

« Voici, Seigneur, le fruit de mon travail. Je crois qu’il sera à la hauteur de vos attentes, mais sinon, je suis disposé à payer de ma personne, comme il est convenu. »

Le seigneur porta une attention curieuse sur cette espèce de planche en bois, et sur les étranges figurines sculptées que Sissa sortait d’un petit sac de toile.

« Il s’agit d’un jeu. Le but de ce jeu est de vaincre l’adversaire dans un combat, par l’intérmédiaire de ces pièces, sur ce que j’appelle un échiquier. »

Médusé, le seigneur se demandait si Sissa n’avait pas perdu la raison au point de venir avec un jeu pour résoudre un problème de gestion de l’état.

Voyant que celui-ci gardait une attitude sérieuse, et qu’une lueur d’intelligence brillait tout de même dans ses yeux, il dit d’une voix étranglée :

« Sissa, tu m’es cher, tu le sais bien, et j’aurais de la peine à te punir de mort, mais je n’hésiterais pas si tu te moques de moi ! Un jeu ! Et bien jouons ! Et nous verrons bien qui de nous deux rira bien de l’autre ! Gardes ! »

Sissa, impassible et serein, demanda au seigneur s’il voulait bien lui accorder la chance de lui apprendre les règles du jeu.

« Je suis prêts à mourir si ce jeu vous déplaît, mais je connais votre caractère, et il me semble que mon invention saura vous combler. »

Après quelques minutes de reflexion, durant lesquelles la tension grandissait et les murmures fusaient de part et d’autres de la salle du trône, le seigneur conclut :

« D’accord Sissa, ce sera problablement ta dernière volonté. »

Ainsi débuta la séance d’apprentissage, et au fur et à mesure que Sissa expliquait les règles de ce qui deviendra le roi des jeux, le regard du seigneur s’illuminait et toute son attention était captivée par le ballet magique des pièces sur l’échiquier de bois qui accompagnait la démonstration.

En homme intelligent, le seigneur su reconnaître que l’invention était fort sensé et utile à developper et à entretenir bien des qualités de combattant, et que son armée

aurait grand intérêt à s’y adonner.

« Sissa, je suis agréablement surpris par ton travail, et je veux te récompenser.

Demandes-moi ce que tu désire et tu l’obtiendras. Je tiens promesse et je suis ravis que tu ais su tenir la tienne. »

« Seigneur, » dit Sissa, « je désire un grain de blé sur la première case de cet échiquier, le double sur la deuxième, le double de la deuxième sur la troisième case, le double de la troisième sur la quatrième, et ainsi de suite jusqu’à la soixante-quatrième case de l’échiquier. »

Interloqué à nouveau par les propos de Sissa, estimant que sa requête était bien pauvre en comparaison de ce qu’il était prêt à lui offir, le seigneur hocha la tête, la

bouche ouverte, et d’un signe de la main ordonna que l’on satisfasse la demande du brahman sur le champ. Les trésoriers du royaume se mirent à calculer, mais très vite ils furent tétanisés par le produit de chaque opération qu’ils effectuaient.

Le trésorier général se rapprocha du seigneur et lui murmura à l’oreille quelque chose qui au fur et à mesure qu’elle était dite provoquait chez son interlocuteur

une stupeur sans borne.

Il fut dit ce jour là à l’oreille du seigneur que tout les greniers de l’état ne suffirait pas à combler la requête de Sissa.

Sissa s’en alla du palais, assuré de vivre correctement le restant de ses jours, comme il le voulait en fait, mais immensément riche d’une expérience que tous ceux qui la vécurent n’oublièrent jamais.

Cette légende nous est parvenue, mille fois racontée, mille fois écrite, peut-être différemment à chaque fois, mais toujours porteuse de la même Sagesse, celle du brahman Sissa.